Baisement des Cornes

Un article de Le petit narbonnais.


Le lundi gras les jeunes gens se réunissaient parcourant en longues cavalcades et en déguisements, armés chacun d'une perche surmontée d'une paire de cornes, les principales rues, s'arrêtant sur les places et les carrefours pour publier la proclamation du baisement des cornes sur le Pont des Marchands avec sommation aux maris de s'y trouver à l'heure donnée.
Quand l'heure était venue, on voyait la longue cohorte des maris se faire jour à travers l'encombrement du Pont et se placer au-dessous de l'appareil doré ; les cornes s'abaissaient jusqu'à la portée de la bouche, le mari s'inclinait et baisait respectueusement les deux bouts de l'emblème, se trouvant heureux d'en être quitte pour un simple semblant.
Le lendemain était jour de représailles. Une nouvelle cavalcade annonçait par toute la ville qu'à telle heure de la soirée les maris vengeraient sur le derrière des jeunes leur honneur outragé. Un tribunal se constituait ayant son parquet, ses huissiers, ses sbires, ses exécuteurs, son auditoire. Là comparaissait toute la jeunesse qui était traînée jusqu'au pied de l'audience. On faisait de la justice sommaire : l'accusateur public formulait en quatre mots son acte d'accusation et le tribunal rendait immédiatement la sentence qui s'exécutait à la minute, sans recours.
L'accusé, ferme et calme bravait la vengeance et baissait la tête qu'il reposait sur les genoux d'un des exécuteurs, pour donner plus de relief à la partie qui devait acquitter cette grande dette. A ce moment, un coussin moelleux s'interposait, comme la miséricorde entre la justice et le coupable, et la pelle venait s'abattre à plusieurs reprises.
Le carnaval de 1828 a été le dernier témoin de cette ancienne coutume.